Sur le génie et sur la méthode

(Fragment de lettre à un ami sur la double hélice de Watson et Crick)

‘La Double Hélice’ est un livre de Watson lui-même, qui est, ai-je cru comprendre, un personnage très controversé. D’ailleurs, Watson ne dissimule pas, il exhibe au contraire son tempérament de dilettante et de franc-tireur. Il a un regard tout aussi désinvolte sur tout le monde et raconte, en exagérant même à l’occasion, tout ce qui n’est pas orthodoxe dans le comportement des uns et des autres. Il illustre en cela la maxime de Feyerabend : tout est permis !  La publication de son livre l’a d’ailleurs fâché avec tout le monde, sauf ceux qui le détestaient ou le méprisaient déjà.  Il faut lire pour commencer la recension que Chargaff fait du livre. Chargaff avait trouvé l’égalité quantitative des bases deux par deux, mais sans en déduire que du coup c’était parce qu’elles étaient structurellement appariées. Rosalind Franklin est morte trop tôt pour dire tout ce qu’elle pensait de lui. Il lui avait carrément volé la primeur sur la présentation et l’interprétation de ses photos : mais elle n’aurait sans doute jamais eu l’idée qui les ont rendues importantes.

Il faut savoir qu’à l’époque de son Nobel, Watson n’a pas trente ans, et un bagage scientifique incomparablement plus léger que tous les gens qui l’entourent et qui ont fait les percées majeures qui rendent possible la découverte de la structure de l’ADN. Il passe sa thèse pratiquement la même année où il obtient le Nobel ! Il n’est pas étonnant qu’après ça il soit un peu lancé dans le vide d’une vie où il n’a plus rien à démontrer, et qu’il ait été capable de divaguer. Pas de deuxième prix Nobel pour lui. Je ne crois pas qu’il ait fait grand-chose d’important ensuite : mais c’est pour cela que le cas est si révélateur de la structure des révolutions scientifiques. Le génie n’est pas une propriété des individus, mais un esprit qui plane au-dessus d’un milieu favorable et qui finit par se poser quelque part.

Pauling est le professeur de Watson aux USA et c’est lui qui l’envoie en Europe. Pauling est sur la piste de la même découverte. C’est lui qui a décrit pour la première fois une structure spirale pour une macromolécule organique, et il continue à chercher dans cette direction pour l’ADN. Son fils est l’ami de Watson, il est avec lui en Angleterre et l’information circule très librement entre les trois. Malgré cela, il y a compétition et Pauling se fait coiffer sur le poteau par l’équipe de Cambridge, parce que c’est Watson qui, sans vraiment se fatiguer, a l’idée géniale qui manquait et qui résout toutes les difficultés à la fois : les base sont à l’intérieur, pas à l’extérieur. Elles s’apparient entre bases différentes. Elles forment des couples : chaque couple comporte une grande base et une petite base, et c’est pour cela que tous les couples peuvent avoir la même dimension, et qu’elles peuvent être appariées à l’intérieur de la structure glucido-phosphorique. C’est très simple : comme souvent ce qui est génial.