Sur la haine du génie

Beaucoup s’énervent en raison de la pose sociale de Raoult, qui ose s’affranchir des idées dominantes ( en réalité seulement localement dominantes). On l’accuse donc d’orgueil. Et comme on pense que ses idées thérapeutiques sont une impasse on le traite de faux génie. Mais en réalité, si l’on voit des faux génies, c’est parce qu’on est dans la critique radicale de la notion de génie. Et je soupçonne que la raison pour laquelle on pense que la bithérapie ne marche pas, ce n’est pas en raison des études diverses et multiples sur le sujet (la messe n’est pas dite), mais c’est parce qu’on pense que Raoult ne peut pas avoir trouvé un remède efficace, parce que l’on pense que la science ne progresse jamais autrement que grâce aux efforts collectifs. On fonctionne en réalité à l’envers. L’ironie de l’affaire, c’est que la bi-thérapie attribuée en propre à Raoult n’est pas de son invention, et que son usage ne lui est pas propre si l’on considère la scène mondiale. Si elle était universellement reconnue, ce ne serait pas comme une production de son génie.

On fait une critique radicale de la notion de génie novateur en sciences et l’on défend la thèse dominante de la primauté du travail collectif. Je crois que le débat, s’il allait au fond des choses, devrait se centrer sur la validité du consensus en science, dont certains font la preuve ultime de véracité.  Moi, je préfère les gens qui s’affranchissent des préjugés et sortent du consensus. C’est un débat de fond, et il me semble que nier le rôle déterminant du génie individuel, souvent méconnu par son milieu scientifique d’origine, parfois persécuté, est historiquement indéfendable.

Personnellement, je ne crois pas au travail collectif, mais seulement au concert des esprits et à la construction de la découverte par idées suscitant des idées en passant d’une personne à l’autre : l’image est celle de la ligne de trois-quarts d’une équipe de rugby qui progresse vers l’essai en se passant la balle. Mais à chaque moment c’est un seul joueur qui porte la balle, et à la fin on sait qui marque l’essai. C’est toute l’équipe qui marque, si l’on veut, mais pas vraiment. Il y a un moment décisif qui n’appartient qu’à un seul.

Lorsque l’on parle de science, on met en avant l’ ‘équipe’, mais c’est pour glorifier une hiérarchie, et donc un contrôle par le haut, y compris sur les idées, qui n’existe pas dans l’équipe de rugby. Je préfère la notion de ‘milieu’. Les époques de productivité scientifique, littéraire, artistique, sont celles où il s’est constitué un milieu d’esprits indépendants qui communiquent entre eux.

Si l’on lit ‘la double hélice’ de James Watson, sur la découverte de la structure de l’ADN ? On voit à quel point les idées qui conduisent à la découverte majeure (changement de paradigme) sont nombreuses et sont dues à plusieurs dizaines de personnes différentes qui travaillent à des choses différentes à des endroits différents, mais qui sont en communication. Mais il y a un moment de la découverte finale, qui résulte d’une idée qu’a soudain James Watson sans laquelle toutes les autres réunies ne se seraient jamais composées en découverte majeure faisant changer de paradigme. Si bien que ce ne sont même pas à proprement parler Watson et Crick qui ont découvert la structure de l’ADN, mais Watson tout seul. Et en même temps, seul il n’aurait rien découvert du tout.

Watson n’aurait jamais rien découvert s’il n’avait pas reçu les idées de plusieurs dizaines de savants, depuis Schrödinger (le plus lointain) jusqu’à Wilkins (le plus proche), en passant par Pauling, Luria, Perutz, Kendrew, Franklin etc, et même, crucialement, son ennemi intime Erwin Chargaff.

L’idée clé de voûte surgit à un moment précis, le 15 mars 1953, et dans une cervelle précise. Crick dira : « Si James Watson avait été tué par une balle de tennis, je n’aurais jamais découvert tout seul la structure de l’ADN ». C’était une allusion au fait que Watson (le moins instruit de tous ceux qui avaient contribué à la découverte, le plus jeune et le plus désinvolte) passait trop de temps à jouer au tennis au lieu d’être au laboratoire. L’idée terminale et décisive était que les bases ne s’associaient pas, comme tout le monde présupposait C avec C, T avec T, A avec A etc.… Mais CG, TA, etc. , réalisant un système positif-négatif pour la duplication. Une fois de plus, la science avançait parce qu’un génie avait eu une idée évidente et géniale que personne d’autre n’avait eue avant lui. Le génie, c’était juste le mépris du consensus et du qu’en-dira-t-on. On est tenté de penser que la qualité majeure de Watson, c’était son ignorance et le fait qu’il n’était à Cambridge qu’un petit stagiaire américain d’ores et déjà réputé pour ses mauvaises manières et son manque de sérieux. C’est au moins l’image qu’il donne de lui-même dans son récit.