Sur divers sujets d’actualité ou d’inactualité

(Lettre à un ami sur la maladie COVID en décembre 2020, et sur la double hélice de Watson et Crick)

Cher ami,

Merci pour ton long et intéressant message. Etant rentré à Paris, je suis entre trois logements, avec mes affaires éparpillées partout et plus vraiment de connexion, ce qui explique que je suis ou pourrai sembler absent sur le réseau pendant quelques jours. Mais je réagis brièvement tout de suite à tes remarques.

Sur Simpson : effectivement, l’exemple que tu donnes me semble trivial, et on nous a mis en garde dès le lycée sur le fait qu’une corrélation statistique ne prouvait jamais une causalité. Je crois me souvenir que Queinnec donnait un exemple plus extrême puisqu’en Angleterre, disait-il, le taux de tuberculose était corrélé aux entrées sur les champs de course (sans que dans ce cas le biais par lequel la corrélation s’expliquait ait été identifié).  Je serais donc intéressé à comprendre ce qui se passe avec les exemples non triviaux, le problème étant que je ne suis peut-être pas outillé pour suivre l’explication. A titre de morale provisoire, personnellement, je me méfie donc énormément des gens qui justifient des politiques par des statistiques : c’est à dire l’ensemble de nos dirigeants technocrates. Je n’oublie jamais qu’en statistique on tombe souvent, au bout de développements mathématiques très rigoureux, sur un moment où l’on admet que le seuil à partir desquels un résultat est considéré comme significatif est arbitraire.

Pour la médecine, c’est un peu différent qu’en science pure, puisqu’on n’a pas le choix de suspendre le jugement : il est légitime d’agir sur la base d’une simple probabilité de résultat. Mais il n’est pas vrai qu’à l’inverse la probabilité de non-résultat interdise quoi que ce soit. La limite du raisonnement statistique reste que les calculs ne donnent que des probabilités, et que lorsqu’un essai conclut que la différence entre un placebo et le médoc est non significative, c’est encore sur la base de seuils arbitraires. Et donc interdire un acte thérapeutique sur la base d’une statistique défavorable, alors qu’il respecte le principe primum non nocere, relève de la tyrannie technocratique fondée sur un abus de la pensée calculante. C’est exactement ce qui arrive avec l’HCQ et le covid. On sait en réalité que ce n’est pas arrivé par scrupule scientifique, mais pour ménager des intérêts et la suprématie d’une médecine très mécanisée dominée par l’industrie et ses appareillages, qui est en train de se substituer à la médecine  traditionnelle fondée sur le talent diagnostique individuel. C’est cela le fond (en dehors et au delà du problème de la corruption, qui n’est qu’un moyen de cette substitution) du conflit devenu féroce entre la mouvance Raoult, Péronne, Tubiana etc… et les médecins gouvernementaux.

Je suis ravi d’apprendre que la vitamine C a une aussi mauvaise réputation statistique contre le rhume que d’autres remèdes empiriques qui défraient en ce moment la chronique. Je m’étonne que le ministre n’en ait pas interdit la vente, et aussi celle des oranges et des citrons. Pour la carotte et le carotène : est-ce si absurde ? Il faut tenir compte du fait que les Anglais à cette époque se nourrissaient d’une façon particulièrement désastreuse. Mais c’est plutôt la myrtille dont j’avais entendu parler pour améliorer la vision.  Pour le radar, je crois me souvenir qu’en réalité les Allemands n’étaient pas vraiment très en retard sur cette technologie. Ils en connaissaient les potentialités. Le grand jeu scientifique s’est plutôt joué sur la machine enigma et le décodage. Les Anglais ont à l’occasion dissimulé le fait qu’ils décryptaient les messages ennemis en renonçant à des mesures de défense qui auraient sauvé de nombreuses vies dans leurs villes bombardées.  

Pour revenir sur l’HCQ : contre le paludisme, c’est à titre de prophylaxie qu’on l’utilise. Je suppose que si l’on faisait des essais randomisés sur son efficacité dans le traitement des malades du paludisme hospitalisés en phase terminale, on la trouverait inefficace elle aussi. C’est exactement ce que l’on a fait en réaction à l’utilisation précoce de l’HCQ à Marseille. Il y a maldonne et la question reste donc non tranchée. Pour moi, tout à fait indépendamment de la question de l’efficacité de l’HCQ, il crève les yeux qu’il y a des gens qui redoutaient qu’elle soit efficace. C’est aussi grossier que la promotion, contre toute évidence scientifique, du redemsivir, ou en dehors de toute information vraiment scientifique, de tous les vaccins qui arrivent : et cela fait partie du même complot. Car complot il y a, cela au moins ne fait aucun doute. Les acteurs sont connus et les motivations sont évidentes. Ils ne prennent d’ailleurs même pas la peine de se dissimuler, tant ils savent être les plus forts. C’est dans ce sens qu’il devient difficile de parler de complot. On a plutôt affaire à ce que l’on appelait autrefois une cabale, lorsqu’il s’agissait de discréditer un bon auteur dont on était jaloux.

Ceci dit, il est clair que l’utilisation d’un antiviral connu et d’un antibiotique de couverture pour traiter un rhume ne peut pas passer pour un changement de paradigme au sens de Kuhn ! Mais c’est justement là qu’est le scandale actuel : tout comme l’idée d’une vaccination universelle pour contrôler une épidémie à virus mutant qui donne des symptômes bénins et ne tue presque personne, tout comme l’idée d’un enfermement isolement généralisé des populations, le renoncement aux thérapeutiques usuelles fait partie de cette sortie de la médecine traditionnelle qui définit la junte politico-sanitaire de Véran, Delfraissy et Salomon comme innovatrice, leurs opposants étant non des découvreurs mais des conservateurs de la tradition. Nous sommes les témoins d’une révolution, mais politique, et à tendance totalitaire, avec une composante scientifique puisque la médecine industrielle est la force matérielle réelle qui soutient et pousse ce mouvement.

Sur Watson : ‘La Double Hélice’ est un livre de Watson lui-même, qui est, j’ai cru comprendre, un personnage très controversé en effet. D’ailleurs, Watson ne dissimule pas, il exhibe au contraire son tempérament de dilettante et de franc-tireur. Il a un regard tout aussi désinvolte sur tout le monde et raconte, en exagérant même à l’occasion, tout ce qui n’est pas orthodoxe dans le comportement des uns et des autres. Il illustre en cela la maxime de Feyerabend : tout est permis !  La publication de son livre l’a d’ailleurs fâché avec tout le monde, sauf ceux qui le détestaient ou le méprisaient déjà.  Il faut lire pour commencer la recension que Chargaff fait du livre. Chargaff avait trouvé l’égalité quantitative des bases deux par deux, mais sans en déduire que du coup c’était parce qu’elles étaient structurellement appariées. Rosalind Franklin est morte trop tôt pour dire tout ce qu’elle pensait de lui. Il lui avait carrément volé la primeur sur la présentation et l’interprétation de ses photos : mais elle n’aurait sans doute jamais eu l’idée qui les ont rendues importantes.

Il faut savoir qu’à l’époque de son Nobel, Watson n’a pas trente ans, et un bagage scientifique incomparablement plus léger que tous les gens qui l’entourent et qui ont fait les percées majeures qui rendent possible la découverte de la structure de l’ADN. Il passe sa thèse pratiquement la même année où il obtient le Nobel ! Il n’est pas étonnant qu’après ça il soit un peu lancé dans le vide d’une vie où il n’a plus rien à démontrer, et qu’il ait été capable de divaguer. Pas de deuxième prix Nobel pour lui. Je ne crois pas qu’il ait fait grand-chose d’important ensuite : mais c’est pour cela que le cas est si révélateur de la structure des révolutions scientifiques. Le génie n’est pas une propriété des individus, mais un esprit qui plane au-dessus d’un milieu favorable et qui finit par se poser quelque part.

Pauling est le professeur de Watson aux USA et c’est lui qui l’envoie en Europe. Pauling est sur la piste de la même découverte. C’est lui qui a décrit pour la première fois une structure spirale pour une macromolécule organique, et il continue à chercher dans cette direction pour l’ADN. Son fils est l’ami de Watson, il est avec lui en Angleterre et l’information circule très librement entre les trois. Malgré cela, il y a compétition et Pauling se fait coiffer sur le poteau par l’équipe de Cambridge, parce que c’est Watson qui, sans vraiment se fatiguer, a l’idée géniale qui manquait et qui résout toutes les difficultés à la fois : les base sont à l’intérieur, pas à l’extérieur. Elles s’apparient entre bases différentes. Elles forment des couples : chaque couple comporte une grande base et une petite base, et c’est pour cela que tous les couples peuvent avoir la même dimension, et qu’elles peuvent être appariées à l’intérieur de la structure glucido-phosphorique. C’est très simple : comme souvent ce qui est génial.