Lettre sur Kant

Cher ami,

Merci pour ton envoi. Pour le racisme de Kant, je savais. Certains passages sur lesquels je suis tombé dans le passé m’avaient fait hurler de rire à l’époque. On y trouve ce mélange de préjugé fondé sur l’absence de contact avec le réel et de raisonnements abstraits donnant l’apparence de la scientificité qui caractérise ce que j’appelle le délire calculant, que je fais remonter à Descartes et que nous voyons se déchaîner à nouveau à propos de l’épidémie à coronavirus. Ian Ferguson est un fils bâtard de Kant et de Descartes.

Mais il faut savoir que le kantisme reste la philosophie de base dans le milieu philosophique, ou au moins dans celui des professeurs de philosophie français. Je pense donc que l’on ne peut pas faire l’impasse sur ses théories et je me reproche de ne pas les connaître aussi bien qu’il faudrait. Je t’en dirai plus après consultation des références que tu m’as transmises.

D’ores et déjà, je peux dire que ma distance par rapport à Kant tient à mon rejet de la morale kantienne et ne découle pas de ses divagations sur le sujet de la race, dont on pourrait trouver l’équivalent chez beaucoup d’auteurs de son époque. La question était mineure à l’époque et probablement susceptible d’être traitée superficiellement par quelqu’un comme Kant qui tenait à couvrir tout le champ de la philosophie.

Il faut savoir que Kant était célèbre pour ne jamais être sorti de son village, et il est probable qu’il n’avait jamais vu un africain, si ce n’est peut-être dans un cirque itinérant.

L’inacceptable pour moi chez Kant est sa condamnation absolue du mensonge. Problème traité aussi, et résolu en sens inverse, dans un passage des ‘Misérables’ de Victor Hugo, avec le mensonge de la nonne violant son voeu de véridicité pour protéger un fugitif. Le mensonge est l’arme du faible face à la violence des puissants, et en le condamnant Kant se fait le penseur organique de toutes les machines sociales autoritaires, grandes exigeuses de serments, et en particulier de l’État prussien, et y compris de sa forme radicale qui est l’état nazi. Kant aurait condamné von Stauffenberg pour avoir trahi son serment de fidélité à Hitler.

Paradoxalement, et il me semble que cela désigne une contradiction chez lui, la partie de sa théorie que je tendrais à accepter est celle qu’il a reprise, quoiqu’en la formalisant de façon très abstraite, de Rousseau, qui fait du sentiment moral un instinct inné. Selon lui, la dignité humaine repose sur le fait d’obéir à une loi morale à la fois personnelle et universelle, que l’on peut presque considérer comme une réalité de l’ordre de la constitution psycho-biologique de l’homme en tant qu’espèce naturelle, et un produit de l’évolution. Tout acte motivé par des influences extérieures est dénué de valeur morale. Dans ces conditions, il n’y a pas plus immoral que l’obéissance. J’y vois une grande contradiction dans la théorie kantienne, par ailleurs marquée par le conformisme social.