Harvey contre Descartes

Cher ami,

Pour ce qui est du débat Harvey-Descartes, on en trouve une trace très accessible dans le Discours de la Méthode lui-même, partie cinq, où Descartes donne sa description de la circulation sanguine comme exemple de sa méthode. Je viens de regarder ce passage à nouveau, après cinquante ans de jachère, et je trouve que j’ai été un peu injuste envers Descartes. Il est beaucoup moins dogmatique que Ian Ferguson. Sa description anatomique est précise et montre qu’il n’hésitait pas à se salir les mains au contact du réel. Tu me diras si elle est juste car mes souvenirs d’anatomie sont lointains. Il se met à divaguer en raison d’une hypothèse qu’il ne justifie pas selon laquelle l’effecteur des mouvements du sang consiste en un gradient de chaleur entre le coeur et la périphérie du corps. Il n’a pas compris que le coeur était une pompe, et devait répugner à ce genre d’explication parce qu’elle rappelait trop celle de la scolastique qui parlait d’une ‘vertu pulsifique’, quoique sans plus de détail. Il a observé correctement aussi que le sang changeait d’aspect au cours de sa circulation, mais prend la chose comme une cause du mouvement, et n’a pas compris -mais cela on ne peut pas vraiment le lui reprocher- que c’était au contraire un effet et que des phénomènes chimiques étaient en cause. Concernant Harvey, il le connaît et le mentionne, mais sans même discuter sa théorie sur les points où elle diffère de la sienne. Ce qui me semble le plus typique de la manie calculante par laquelle Descartes remplace le verbalisme médiéval n’est pas son erreur de départ  – il est normal de faire des hypothèses et les plus improbables sont licites – mais le fait qu’il en développe les conséquences en une longue suite de déductions dont chacune ne s’appuie que sur la précédente par référence et imitation des démonstrations mathématiques, mais sans avoir idée de ménager des étapes intermédiaires de vérification par l’observation de la concordance avec le réel des résultats prédits par le modèle.